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Mère brésilienne, fils français

Je n'ai pas été de ces filles qui rêvaient de mariage ou de maternité. Je ne crois pas avoir beaucoup joué à la poupée. Au contraire, je garde des souvenirs d'une enfance espiègle, courant pieds nus avec mes cousins, jouant à la marelle ou au cerf-volant. J'ai passé de l'enfance à l'âge adulte sans transition et suivi les chemins tortueux de la vie. La maternité est arrivée au détour de l'un de ces chemins, elle a été le fruit d'une rencontre qui m'a sortie d'une vie sans attaches et m'a insérée dans une relation stable et très sage. L'amour s'y est installé, total et inconditionnel, occupant tous les espaces de mon être.

Dans la vie nomade que je menais jusqu'alors, je n'avais pas fait beaucoup de projets sur la manière ou le lieu où éduquer mon fils. Je prenais des bouts de culture et des façons de faire qui me convenaient ici et là dans les pays où j'ai vécu, et les adaptais aux valeurs que je voulais lui transmettre. C'était une éducation mosaïque, un patchwork cousu avec des morceaux de ce que j'ai trouvé de plus pertinent ici et là. Mais je n'ai jamais pensé à ce que cela signifierait dans la pratique ou aux conséquences que cela aurait à un niveau profondément personnel. Je m'en suis rendu compte récemment.

Comme une bonne mamma brésilienne (il paraît que ce sont les pires), je réutilise le pain rassis qui se transforme en délicieux puddings, soupes et petits toasts, appelés torradinhas en portugais, que mon fils adore. J'ai donc fait des torradinhas avec quelques restes de pain et les ai laissés refroidir tranquillement sur la cuisinière. Peu de temps après, j'entends le bruit des casseroles et la voix de mon fils qui me demande : « Maman, est-ce que je peux manger ces croûtons qui sont dans la cuisine ? ».

Ce fut un véritable choc ! Mon fils a appelé les torradinhas de mon enfance « croûtons » ! Cette fine tranche de pain délicatement beurrée et dorée à souhait que ma mère préparait et que mes sœurs et moi mangions, accompagnée d’un merveilleux café très sucré, pour les goûters des après-midis pluvieux dans notre maison de la banlieue de Rio, s’est transformée, en un clin d’œil, en petits morceaux cubiques de pain grillé servis dans des soupes ou des salades françaises. Même si j'adore la cuisine française, ma mémoire affective a refusé ce déplacement sémantique. Cette disparité linguistique a fait exploser à ma gueule quelque chose que je savais, mais ne voulais pas voir : la vision du monde de mon fils a été façonnée par la culture française, il ignore totalement la culture de mon enfance.

J'ai alors commencé à penser à ce vide qui m'a attristé, car cela signifie que nous ne partagerons jamais cette mémoire affective. Nous ne serons pas émus par les mêmes sensations. Il ne sera jamais transporté par l'odeur de haricots noirs en train de cuire sur le feu de bois, il ne ressentira jamais le plaisir convivial de savourer un pastel avec du jus de canne à sucre au marché ou de manger une juteuse mangue dégoulinante en la suçant jusqu'au noyau. Il ne saura pas ce que c'est de se laisser tremper par la pluie de l'été tropical en rigolant, et il ne sera pas touché, de la même façon que moi, lorsqu'il écoutera une chanson de Caetano Veloso ou lira un poème de Vinícius de Moraes. L'odeur de la chaleur humide qui nous envahit en descendant de l'avion à l'aéroport Tom Jobim ne le fera jamais pleurer. Quelles seront donc ses madeleines de Proust ?

Les imbrications langue-culture sont extrêmement profondes et de nombreuses questions restent sans réponse, même pour les chercheurs les plus éminents, malgré la diversité des études consacrées à ce thème. Je me souviens que lorsque j'étudiais l'anthropologie, un camarade préparait une thèse sur la saudade, qui serait un sentiment typiquement lusophone, un terme intraduisible et inexplicable. À ce moment précis, j'ai compris, avec une certaine mélancolie, que, même si mon fils parle couramment le portugais, il ne comprendra probablement jamais ce qu'est la saudade. Je me pose donc la question : est-ce que le fait de ne pas la comprendre signifie qu'il ne pourra pas la ressentir ?

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