• Le Pain et le CirquetLe Pain et le Cirque est le titre du livre que j'ai traduit l'année dernière et qui vient de paraître au Brésil. En France sa parution date de 1976. J'ai reçu mon exemplaire il y a deux jours. Encore une fois, j'ai été émue de voir ma contribution à cette oeuvre monumentale ainsi matérialisée. La maison d'édition Unesp a, encore une fois, fait un très beau travail. Le livre a presque huit cents pages. Son auteur, l'historien et archéologue français Paul Veyne, est un grand érudit et aussi un perfectionniste, caractéristique facilement repérable dans son livre. Il nous plonge habilement dans les minutieux détails de l'évergétisme - le don à la collectivité -, un phénomène largement répandu sous les empires grec et romain, grâce auquel nous retrouvons aujourd'hui encore un nombre important d'arènes, thermes et monuments divers, vestiges de cette pratique. 

    Veyne s'oppose aux interprétations qui considéraient l'évergétisme une tentative de dépolitisation des masses ou une forme de clientélisme et dissèque la complexité de ce phénomène lorsqu'il montre qu'il va bien au-delà de son aspect purement politique, révélant ses imbrications symboliques et sociales.

    Rigoureux, cet auteur nous propose simultanément une sociologie historique et une histoire sociologique de l'évergétisme. A ceux qui se demandent en quoi cela le distingue d'un livre purement historique ou purement sociologique, je suggère la lecture de la préface rédigée par l'auteur lui-même, où il aborde cette question. Voici un extrait, court et, pourtant, très instructif : "... un même événement, raconté et expliqué de la même manière, sera, pour l'historien, son objet propre, tandis que, pour un sociologue, il ne sera qu'un exemple servant à illustrer telle régularité, tel concept ou tel idéaltype". C'est ainsi que nous retrouvons les notions de charisme, d'expression, de professionnalisation (entre autres) dans "Le Pain et le Cirque - sociologie historique d'un pluralisme politique" pour expliquer des événements, mais qui sont aussi décrites pour servir d'exemple aux faits historiques. 

    Le plus surprenant dans un livre d'un tel niveau d'érudition est son langage simple, accessible aux plus communs des mortels. Ce qui a engendré quelques hésitations et questionnements chez moi pendant la traduction à utiliser des expressions qui paraissaient trop banales en portugais, mais dont la teneur correspondait tout à fait à celles employées par l'auteur. La gêne éprouvée se doit, certainement, à un certain pédantisme auquel j'ai été confrontée dans l'univers académique. Et c'est cet aspect précisément qui rend son oeuvre exceptionnelle. 

     

     

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  • J'ai récemment reçu un livre que j'ai traduit il y a deux ans environ et qui vient d'être publié au Brésil. En France il a paru en 2010. Je lis et relis des pages choisies au hasard afin de voir ce qu'a été corrigé ou changé. Ce n'est pas du masochisme, c'est pour évoluer, toujours. Je suis particulièrement fière de l'avoir traduit pour ce qu'il représente : une empreinte féministe dans les Sciences Sociales. 

    A travers une relecture critique des grands auteurs classiques des Sciences Humaines et Sociales, des chercheurs ont analysé leur pensée et leur oeuvre sous la perspective du genre, en observant de quelle manière ces auteurs-là appréhendaient le rôle ou la place de la femme dans les sociétés ou groupes étudiés, y compris par leur absence, lacune probablement révélatrice d'une certaine indifférence ou misogynie. 

    Ce qui m'a pourtant le plus marqué dans ce travail, ce fut la démystification des grands maîtres, quasiment intouchables jusqu'alors, au moins dans mon regard. Ce fut très intéressant d'envisager que lorsque Claude Lévi-Strauss qualifie les femmes comme "les biens les plus précieux" dans les relations d'échange, il a possiblement sous-estimé leur contribution économique ou socio-politique dans les groupes observés ; que le biais androcentrique des analyses de Pierre Bourdieu l'ont probablement mené à travailler plus intensément sur la violence symbolique des relations sociales, peut-être influencé par sa propre expérience personnelle, en négligeant la dynamique des relations entre les deux sexes ; et que d'une manière générale, une grande majorité d'auteurs ont rendu l'hiérarchie entre les sexes "naturelle", comme il a été suggéré dans la préface de l'édition brésilienne, rendant, par conséquent, les relations de domination des femmes par les hommes banales, en privilégiant le social comme principal facteur structurant de la dynamique sociale. En d'autres mots, la hiérarchie et la domination d'un sexe par l'autre sont appréhendées comme un fait établi et communément admis en tant que tel. 

    Il me semble inutile parler de l'importance de la publication de ce livre au Brésil et tout ce qu'il peut apporter aux chercheurs et chercheuses brésiliens. J'affirme, cependant, dans les contours personnels et égocentriques de mon travail, que je suis très heureuse d'avoir été partie intégrante de ce projet, malgré l'invisibilité du travail du traducteur. Mais cela est une tout autre histoire.    

    Références : Sous les Sciences Sociales, le genre - relecture critiques de Max Weber à Bruno Latour. Sous la direction de Danielle Chabaud-Rychter, Virginie Descoutures, Anne-Marie Devreux et Eleni Varikas, Paris, La Découverte, 2010. 

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  • Le sous-titrageRécemment j'ai fait une formation en sous-titrage qui a été une vraie découverte. Combien de fois nous critiquons le sous-titrage d'un film lorsque ce qui est écrit ne correspond pas exactement à ce qu'a été dit ? Mais, comme tout dans la vie, les critiques faciles sont faites par ceux qui ne connaissent ou ne reconnaissent pas les difficultés d'un travail réalisé. Mieux nous connaissons un sujet déterminé, plus nous sommes tolérants et compréhensifs envers celui qui s'est trompé ou a commis une faute. C'est la même chose pour le sous-titrage. Lorsque l'on connaît les contraintes et les limitations de sa mise en oeuvre, la suppression d'un mot ou l'échange d'un terme par un autre s'impose comme un besoin et non une faute.  

    Le sous-titrage serait, sous certains aspects, à l'opposé de ce que j'ai l'habitude de faire lorsque je rédige un texte académique ou je fais une traduction scientifique. Je recherche alors des termes plutôt complexes et sophistiqués pour une certaine élégance dans la forme. Pour les traductions, j'essaie de garder le texte traduit dans le même niveau de complexité que le texte source. D'après ce que j'ai appris dans cette formation, le sous-titreur, au contraire, doit être succin pour que le temps du texte écrit corresponde à celui du texte parlé, étant donné que le temps de lecture du spectateur est plus court. Il doit aussi simplifier au maximum car le but, ici, serait d'élargir le public au plus grand nombre : plus le public ciblé est important, plus grande est l'hétérogénéité sociale, économique et, par conséquent, la compréhensibilité. Ainsi, le sous-titreur doit chercher des expressions ou des mots courts, simples et directs ayant, évidemment, le même sens que celui du texte original. Le mot-clé du sous-titrage, différemment de la traduction, c'est "concision". Le sous-titrage doit respecter des marquages, des segmentations et tout une série de limitations qui, heureusement, n'existent pas dans la traduction. Tout est bien chronométré et délimité. 

    Pour résumer mes impressions, je dirais que le sous-titrage est un métier à part entière, même s'il reste proche de la traduction sur quelques aspects, en particulier dans la nécéssité de transmettre des significations d'un émetteur à un (ou plusieurs) récepteurs.

    J'ai adoré et beaucoup appris. 

     

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  • Selon les statistiques publiées ici et là, le volume de travail de traduction mondial n'a jamais été aussi élevé. J'avoue, cependant, que certaines pratiques me laissent très sceptique quant à l'avenir proche de notre métier. Et aussi perplexe. 

    Tout d'abord il y a les tarifs proposés aux traducteurs qui deviennent absurdes. Je profite, d'ailleurs, de ce moment solennel pour faire mon mea culpa et raconter une courte - mais édifiante - expérience : j'avais accepté un travail à un tarif beaucoup plus bas que celui préconisé par les syndicats, et aujourd'hui encore je me demande pourquoi. Au même temps, je connais la réponse : ce fut un moment de faiblesse, de désespoir et d'incompréhension après le silence angoissant des agences et des clients à qui j'avais envoyé ma candidature ou chez qui j'avais passé des tests. Je n'en suis pas fière mais il fallait que je le fasse. Avant de mettre en cause mes compétences, j'ai voulu vérifier, j'ai donc posé directement la question à la responsable d'une agence. Le problème était donc mes tarifs. Dans un mélange bizarre de soulagement (ce n'était pas un problème de compétence), déception et colère, j'ai voulu voir, aller plus loin dans cet échange, j'ai donc accepté leurs tarifs, histoire de comprendre mieux leur fonctionnement. L'agence en question était plutôt professionnelle, le travail sympathique et pas inintéressant, mais en arrivant au bout j'ai mis fin à notre collaboration expliquant que je ne pouvais pas continuer à ces tarifs là, ce serait porter tort à la profession. Cela m'a fait quand même quelque chose, ils avaient un volume important de travail, j'aurais du travail garanti pour une longue période, mais j'ai préféré ne pas casser le marché à l'égard de mes collègues. 

    Mais voici qu'une annonce publiée la semaine dernière sur Translators Café rend la question des tarifs bas quasiment secondaire et m'a fait froid au dos : on cherchait un réviseur pour réviser une traduction automatique ! Assez longue, si je me souviens bien, c'était un texte d'environ 9.000 mots. On fait faire le travail par un robot et puis l'humain vient le corriger. Cela coûte moins cher et puis, au final, le travail sera "correct" puisqu'un réviseur compétent et sérieux ne laissera pas passer les fautes que la machine, elle, aura certainement "commises". 

    Il y a quelques mois j'avais écrit un post sur la substitution des traducteurs par des robots, certains commentaires me disant pessimistes. Le futur est malheureusement déjà arrivé. Mais si nous trouvions un moyens d'éviter ce genre de pratique, de la refuser, peut-être que les dégâts pourraient être atténués. Chers collègues traducteurs et réviseurs, réfléchissez bien avant d'accepter ce type de proposition, ne tirez pas une balle dans vos propres pieds !  Car accepter ce genre de travail représente être en connivence avec la dégradation de notre beau métier, c'est le reléguer à un rôle de figuration. A quand une charte internationale pour l'instauration d'une éthique commune ? Je sais qu'elle serait très difficilement respectée par tous, mais elle pourrait au moins guider ceux qui hésitent. Je vote pour. 

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  • Pour l'enseignement de l'anthropologie dans les collègesIl y a quelques jours j'ai commencé à mener une petite campagne pour l'enseignement de l'anthropologie au collège. Solitaire mais pleine de conviction. Le moment est très opportun. Dans ce débat autour de l'enseignement de la laïcité et du fait religieux dans les écoles, quelle discipline pourrait parler de tout cela mieux que l'anthropologie ? Or, le propre même de l'anthropologie est la neutralité car elle ne se limite pas à transmettre la connaissance, elle opère aussi sur le regard que l'on porte sur soi-même, sur les autres et, par conséquent, sur la société dans laquelle nous vivons.

    J'ai donc écrit à la Ministre de l'Éducation Nationale. J'ai également envoyé ma suggestion à deux débats, l'un sur France Bleue Alsace et l'autre sur Europe 1. Je sais, pourtant, que ces lettres resteront sans réponse et c'est pour cela que je recours maintenant à mon blog. Pour faire appel à ceux qui croient, comme moi, que l'anthropologie pourrait intégrer le programme scolaire des collégiens, voire des lycéens ou écoliers, d'adhérer à ma campagne. Ainsi, la laïcité serait enseignée dans son contexte historique et le fait religieux dans un large tableau incluant aussi les religions non monothéistes. Et les différences culturelles seraient montrées telle qu'elles sont : des différences dans le système de valeurs et de pensée, dans la vision du monde, bien au-delà des différences culinaires ou vestimentaires. 

    Lorsque j'exerçait l'anthropologie, j'avais été appelée à intervenir dans une association humanitaire qui avait pour mission de travailler avec des gens de différentes nationalités. Il y avait beaucoup de conflits car le problème de l'interprétation des comportements des uns et des autres grandissait. J'ai donc préparé une conférence avec l'aide de l'un de mes maîtres incontestés, j'ai utilisé le discours de Claude Lévi-Strauss proféré aux Nations Unis intitulé "Race et histoire". J'ai essayé de casser leurs paradigmes, d'inverser leur vision des choses, et c'était plutôt réussi. Les auditeurs sont sortis différents car, avant, ils portaient un jugement sur les autres à travers le filtre de leur propre culture, d'un regard chargé de leurs propres valeurs, en d'autre mots, ils jugeaient alors qu'ils devraient chercher à comprendre. Et c'est cette question de l'interprétation souvent erronée qui se trouve au cœur des conflits interethniques, en large et en petite échelle.

    Je ne crois évidemment pas que les choses pourraient évoluer dans le bon sens comme dans un tour de baguette magique, mais je suis totalement persuadée que l'enseignement de cette discipline pourrait rendre la vie en société moins difficile, qu'elle pourrait ouvrir le regard de tout un chacun. Le credo "différents mais égaux" prendrait, avec elle, tout son sens. 

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