• Au nom de la mère

    Au nom de la mèreIl y a quelques jours j'avais écrit un billet intitulé Quelle famille traditionnelle ? dans lequel j'avais donné quelques exemples de lignages qui ne correspondaient pas au schéma considéré traditionnel en Occident où le modèle père-mère-enfants est sacralisé. La famille traditionnelle serait, ainsi, dans diverses sociétés occidentales et avec différents degrés de profondeur, présentée comme l'unique modèle de constitution familiale valable. 

    Les transformations de ce modèle dans les sociétés modernes sont, cependant, inéluctables, inhérentes au processus démocratique, le conservatisme qui prétend le placer en tant qu'institution immuable est contre-productif et même incompatible avec le principe constitutionnel qui affirme que tous sont égaux devant la loi. Si, jusqu'alors, la domination masculine implicite dans la famille patriarcale était considérée " naturelle ", les revendications féministes d'égalité de droits viennent modifier cette structure. 

    En France, les premières dénonciations de misogynie ont été faites, selon Simone de Beauvoir, au XVème siècle par l'écrivaine Christine de Pisan dans ses livres Cité des Dames (1404) e Livre des trois vertus à l'enseignement des dames (1405). Depuis, beaucoup de droits ont été acquis par les femmes, certains sont aujourd'hui vus comme ordinaires, mais ils avaient été considérés un affront au moment de leurs revendication : le droit à l'éducation scolaire, le droit au vote, le droit d'avoir un compte en banque etc. 

    Malgré tous ces acquis, nous avons encore un long chemin devant nous dans la lutte contre un machisme que j'appellerai " résiduel ", celui caché dans l'imaginaire social qui se manifeste dans les gestes, les blagues, les regards et les attitudes, presque imperceptibles car ils ne sont pas perçus comme tel, mais dont la persistance serait une barrière pour une société vraiment égalitaire, sans entrave, dans un futur proche. Ces comportements inconscients sont les plus difficiles à combattre car ils ne peuvent pas toujours compter sur la force de la loi qui agit par une délégitimation progressive, jusqu'à ce que les membres d'une société donnée comprenne une fois pour toute, que tel acte est inapproprié et/ou offensif. 

    Consciente de ce processus, j'ai été surprise lorsque j'ai découvert qu'en France les enfants sont enregistrés au nom de leurs pères. Seulement celui de leurs pères. Cette transmission patrilinéaire du nom ne semble pas déranger les dizaines de femmes avec lesquelles j'ai pu discuter sur le sujet. Celles qui ont deux (ou plusieurs) enfants de pères différents ne se posent pas la question sur le fait que leurs enfants n'aient rien qui les identifient comme frères et sœurs dans ce qui constitue leur identité primordiale : leur nom. Leurs enfants ne partageront pas non plus ce trait identitaire avec leurs cousins maternels. L'individualité maternelle disparaît, ainsi, sous le poids de l'administration publique, elle se dilue peu à peu sous cette tradition qui n'a pas encore été réellement contestée même si la loi permet, depuis une dizaine d'années, l'inclusion du nom de la mère à côté de celui du père. Le fait que les femmes ne se soient pas vraiment interrogées sur l'absence de leur nom dans l'acte de naissance de leur progéniture m'a toujours semblé un grand paradoxe dans une société si cartésienne où le principe d'égalité est inscrit dans sa devise et fréquemment revendiqué. 

    Mon fils est né au Brésil, où il a équitablement reçu mon nom et celui de son père. Cependant, dans les transites d'enregistrement à l'état civil français, mon nom s'est perdu, il s'est évanoui dans les méandres de la loi. J'ai senti une drôle de sensation lorsque j'ai vu le nom complet de mon fils sans mon empreinte, sans la marque de mon existence, soustrait de ce qu'il aurait en commun avec mes neveux et nièces. J'ai fait une demande juridique pour que mon nom soit ajouté, pour qu'il ait le même nom partout. Il y a deux jours j'ai reçu la réponse positive du Tribunal. L'Etat a compris mes arguments, même si mon geste est parfois socialement perçu comme encore une de mes bizarreries, souvent attribué à une habitude culturelle. Non, mon acte a été réfléchi, mené par une conviction profonde. Au nom de la mère. De toutes les mères.  

     

     

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